HPI : Entre science et neuromythes, comment s’y retrouver ?

HPI HYPERSENSIBLE ARTICLE NORMAL ATYPIQUE

Le Haut Potentiel Intellectuel (HPI) est sans doute l’un des sujets les plus commentés, partagés et discutés de la décennie dans le champ de la psychologie grand public. Pourtant, à mesure que la visibilité du sujet augmente, la précision scientifique, elle, semble s’étioler. Sur les réseaux sociaux et dans de nombreux ouvrages de vulgarisation, le HPI est devenu une sorte de « concept valise » où l’on range pêle-mêle l’hypersensibilité, l’intuition mystique, ou encore des modes de pensée aux noms poétiques mais scientifiquement infondés.

L’enjeu de cet article est de redonner ses lettres de noblesse à l’intelligence sans la transformer en pathologie romantique. Pour les lecteurs de Normal Atypique, il est temps de dissiper le brouillard de l’effet Barnum pour revenir à ce que la recherche en psychologie cognitive et la neuropsychologie nous disent réellement.

La « pensée en arborescence » : Un concept séduisant mais scientifiquement inexistant

C’est le neuromythe le plus tenace. On lit souvent que le cerveau HPI fonctionnerait en « feu d’artifice », propageant l’activation neuronale dans toutes les directions de manière incontrôlable, contrairement à une prétendue « pensée linéaire » des personnes non-HPI.

Le mythe de l’arborescence vs la réalité des réseaux

Scientifiquement, la « pensée en arborescence » ne correspond à aucune réalité neurobiologique documentée. Le cerveau humain, qu’il soit HPI ou non, fonctionne par associations d’idées. Les réseaux de neurones s’activent par diffusion de l’activation. La différence chez le HPI ne réside pas dans la forme de la pensée, mais souvent dans sa vitesse de traitement (vitesse de conduction neuronale) et l’efficacité de son inhibition latérale.

Pensée divergente et pensée convergente : les vrais outils

Au lieu de l’arborescence, la psychologie cognitive utilise deux concepts bien plus précis pour décrire le fonctionnement intellectuel :

  1. La pensée divergente : C’est la capacité à générer une multitude de solutions ou d’idées à partir d’un point de départ unique. C’est le moteur de la créativité et de la vision d’ensemble.
  2. La pensée convergente : C’est la capacité à focaliser son attention, à synthétiser des informations disparates pour arriver à une solution unique et logique. C’est la pensée de l’approfondissement et de la rigueur.

Le profil HPI ne se définit pas par l’absence de pensée linéaire, mais par une capacité souvent accrue à naviguer entre ces deux modes. Utiliser le terme « arborescence » laisse croire à une perte de contrôle du flux de pensée, alors que l’intelligence est, par définition, une capacité d’adaptation et de structuration du réel.

HPI et Hypersensibilité : Corrélation n’est pas causalité

Une autre idée reçue voudrait que le HPI soit indissociable d’une hypersensibilité émotionnelle et sensorielle. On présente souvent le « zèbre » comme une éponge émotionnelle, rendant le diagnostic de HPI presque synonyme de trouble de la régulation émotionnelle.

Deux variables indépendantes

La recherche est pourtant claire : l’hypersensibilité n’est pas une composante intrinsèque du HPI. On peut présenter un quotient intellectuel très élevé sans être particulièrement sensible, et des millions de personnes hypersensibles ne sont pas HPI.

Ce sont deux traits qui peuvent coexister, mais l’un ne cause pas l’autre. En amalgamant les deux, on risque de passer à côté de la réalité clinique de la personne. Un HPI qui souffre d’une forte réactivité émotionnelle pourrait en réalité présenter un trouble anxieux, un TDAH ou un TSA (Trouble du Spectre de l’Autisme), que l’étiquette « HPI hypersensible » viendrait alors masquer.

La fragilité des outils de mesure de la sensibilité

Il est crucial de noter qu’il n’existe pas, à ce jour, de test étalonné avec la même rigueur que les tests de QI pour mesurer la sensibilité. Le test le plus répandu est celui d’Elaine Aron (27 questions). Bien que pionnier, ce test présente des limites :

  • Il s’agit d’une auto-évaluation (soumise à de nombreux biais de subjectivité).
  • Sa traduction de l’anglais vers le français n’est pas toujours fidèle aux nuances initiales.
  • Il ne permet pas d’établir une norme statistique comme le fait la loi normale pour le QI.

Pourquoi l’effet Barnum nous piège-t-il ?

Si ces mythes (arborescence, hypersensibilité systématique) persistent, c’est parce qu’ils exploitent l’effet Barnum. Ce biais cognitif nous pousse à accepter des descriptions vagues et flatteuses comme étant spécifiques à notre personne.

Dire à quelqu’un : « Votre cerveau ne s’arrête jamais, vous faites des liens que les autres ne voient pas et vous ressentez tout plus fort » provoquera presque toujours un acquiescement. Pourquoi ? Parce que c’est une expérience humaine universelle, mais qui, une fois estampillée « HPI », devient une identité rassurante.

Le risque est de s’enfermer dans une pathologie romantique : on justifie ses difficultés sociales ou ses souffrances psychologiques par sa « douance » plutôt que de chercher à comprendre les mécanismes réels (souvent plus complexes) à l’œuvre.

Identification vs Diagnostic : Le rôle du neuropsychologue

Une mise au point sémantique s’impose : on ne diagnostique pas un HPI. Le diagnostic concerne les maladies ou les troubles (TDAH, TSA, Dépression…). Le HPI étant un fonctionnement intellectuel situé dans une des extrémités de la courbe de Gauss, on parle d’identification.

Les tests de référence

Pour sortir des suppositions et de l’effet Barnum, seul le bilan psychométrique fait foi. En France et dans les pays francophones, les outils de référence sont les échelles de Wechsler :

  • WAIS-IV : Pour les adultes.
  • WISC-V : Pour les enfants et adolescents.

L’importance du professionnel

Passer un test sur internet n’a aucune valeur. L’identification doit être faite par un psychologue, idéalement spécialisé en neuropsychologie. Pourquoi ? Parce que le chiffre du QI total n’est qu’une infime partie de l’information. Un expert saura :

  1. Analyser l’hétérogénéité : Comprendre pourquoi un score en compréhension verbale est excellent alors que la vitesse de traitement est moyenne.
  2. Identifier la double exceptionnalité : Déceler si un HPI cache (ou compense) un trouble associé comme un TDAH, un trouble Dys, un TSA, etc.
  3. Proposer des pistes concrètes : Ne pas se contenter d’un chiffre, mais expliquer comment ce fonctionnement impacte la vie quotidienne, professionnelle et émotionnelle.

Conclusion : Pour une vision juste de l’atypie

Redonner ses lettres de noblesse à l’intelligence, c’est accepter qu’elle soit une force cognitive, mais qu’elle ne définit pas l’entièreté de l’âme humaine. Le HPI n’est ni un super-pouvoir, ni une malédiction, ni une maladie mentale. C’est un trait de fonctionnement qui, lorsqu’il est compris sans le filtre des neuromythes, devient un formidable outil de connaissance de soi.

En cessant de romantiser le HPI, on permet enfin aux personnes concernées de se voir telles qu’elles sont : des individus avec un potentiel de traitement de l’information élevé, mais dont l’équilibre dépend, comme pour tout le monde, de la compréhension de leurs besoins réels et de la gestion de leurs éventuels troubles associés.


Pour aller plus loin


Quelques sources pour approfondir :

  • Gauvrit, N. (2014). Les surdoués ordinaires.
  • Ramus, F. (Travaux sur les neuromythes et l’éducation).
  • Gauvrit, N. Clobert, N. (2021). Psychologie du haut potentiel
  • Boisselier, N. Blog : Sur les sables mouvants : le HPE